En marge des invités d’honneur prompts à déplacer les foules pour un autographe, la dernière édition de Japan Expo accueillit également des professionnels du milieu de l’animation japonaise plus confidentiels, mais non-moins remarquables. Trois d’entre eux sont producteurs d’animés, et de véritables encyclopédies vivantes concernant le monde de la japanime.

Hirokatsu KIHARA, scénariste du manga L’escadrille des nuages (dessiné par Aki Shimizu et publié chez Soleil Manga), a travaillé au service de production du mythique studio Ghibli pour les films Le château dans le ciel, Kiki la petite sorcièreou encore Mon voisin Totoro. Il œuvre désormais à écrire des histoires de fantômes, aussi appelées Kaidan.
Michihiko SUWA a longuement travaillé en tant que producteur sur des séries cultes telles que Détective Conan, City Hunter, Inuyasha ou Les Enquêtes de Kindaichi.
Enfin, Tetsuya WATANABE fût producteur sur les séries Paradise Kiss et Saiyuki et sur les films de Tsubasa Reservoir Chronicles et xxx Holic. Il collabore également aux événements liés au projet Cool Japan.

Nous avons pu interroger les trois hommes sur la situation actuelle de l’animation au Japon dont voici leurs analyses.

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Quelle est l’étape la plus délicate dans la production d’un anime ?

Tetsuya WATANABE : La plupart des animes japonais partent d’œuvres de manga, donc selon moi, le point le plus délicat, c’est le moment où l’on passe du manga à l’anime, où l’on discute avec le créateur. Dans ce processus créatif, le mangaka a une position forte sur la production, c’est celui qui a le plus d’influence. Ce sont des validations supplémentaires qui rendent les adaptations difficiles contrairement aux créations originales.

Michihiko SUWA : Comme il vient d’être dit, je trouve aussi que c’est le passage où l’on rapproche la pensée du mangaka et du réalisateur qui est la plus délicate. Je voudrais également ajouter que le point le plus crucial, c’est que le mangaka et le réalisateur fassent une bonne collaboration, afin de créer  un scénario d’adaptation qui tienne bien la route, et qui soit intéressant autant pour le spectateur néophyte que pour celui qui connait l’œuvre originale.

Hirokatsu KIHARA : À mon avis il y a une autre difficulté : c’est que bien que l’on parle d’animés japonais, mais nous manquons au Japon de main-d’œuvre pour créer les animations. Il y a donc une délocalisation, et une partie du travail est produite en Chine, en Corée du Sud ou bien au Vietnam. Ceci pose des difficultés pour garder une qualité constante sur une production. Au Japon, nous produisons environ 50 épisodes d’animes par semaine, et nous n’avons pas la main-d’œuvre qualifiée suffisante pour tenir ce rythme de production. C’est un gros problème.

Justement, comment jugez-vous l’état économique et l’animation japonaise ?

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Tetsuya WATANABE : En ce moment, environ 70% de la production d’anime peut être considérée comme étant de haut niveau, en terme de qualité. Quand les réalisateurs font des animes, le  premier marché auquel ils pensent, c’est le marché national. Les DVD se vendaient très bien autrefois et étaient la première source de revenus, mais dorénavant cette vente a beaucoup baissé et n’est plus suffisante. Les gens regardent également de moins en moins la télévision, et c’est vers les sites internet et les smartphones qu’ils se dirigent pour regarder des animes.
Donc le business model qui a été utilisé jusqu’à présent est maintenant en train de s’écrouler, et nous devons nous demander quel va être le nouveau modèle à créer.

Michihiko SUWA : Personnellement, je m’occupe de faire des émissions à la télé, et nous rencontrons aussi un problème. Auparavant, les animés passaient aux meilleures plages horaires, que l’on appelle dans le milieu « Golden Time« . Un de ces créneaux par exemple est à 7H le matin, les gens se préparent alors pour prendre le repas et regardent la télévision en famille. J’ai la chance de toujours avoir un anime qui est diffusé en fin de journée, un autre pic d’audience, mais de plus en plus, les animés sont poussés soit très très tôt le matin, soit en fin de soirée lorsqu’il y a beaucoup moins de téléspectateurs. C’est un signe du temps et je ne peux pas grand chose contre ça, mais c’est un problème qui me préoccupe.

Tetsuya WATANABE : Cela est dû à la chute du taux d’écoute (audimat) des animes. Les sponsors sont donc moins enclins à nous financer de la publicité dans les animes. C’est pour cela que les animes sont passés des bonnes plages horaires à de moins bonnes.

Il y a depuis plusieurs années une lutte des soft-power (les séries lives US et la japanimation se disputent le même public, par exemple), est-ce qu’au Japon vous percevez ce changement dans les habitudes des consommateurs ?

Tetsuya WATANABE : Pour l’instant à la télévision japonaise il n’y a pas de série américaine. C’est un phénomène que je n’ai pas vérifié dans les chiffres, mais il y a cependant une chose qui est sûre : c’est qu’actuellement, l’audience générale de la télévision japonaise diminue dramatiquement car les gens regardent de plus en plus des séries télévisées sur internet, par exemple avec Netflix. Il y a des séries telles que Gossip Girl ou House of Cards que les gens regardent sur le net via ce genre de site.
Le fait que les gens changent leurs habitudes de consommation comme ça est aussi une source de diminution de public pour les drama japonais.

Hirokatsu KIHARA : Les séries américaines sont très intéressantes à suivre, mais coûtent très cher. Les moyens sont différents comparativement à l’animation japonaise et grâce à ça le scénario est bien pensé, il touche plus de gens.

Concernant le piratage, comment pensez-vous pouvoir contrer ce phénomène ? En France nous évoquons beaucoup ce sujet, mais est-ce qu’au Japon il y a également des soucis de piratage ?

Hirokatsu KIHARA : C’est en effet un très gros problème au Japon. L’animation japonaise subit des dommages conséquents de ce phénomène.

Tetsuya WATANABE : Pour l’instant nous en sommes au stade où nous nous posons les questions avec le gouvernement ainsi qu’avec les associations de producteur,  pour savoir quelle stratégie suivre.

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Michihiko SUWA : Une des stratégies dont nous avons opté pour le programme Détective Conan (il nous présente une fiche promotionnelle de la série, NDLR), qui passe à la télévision à partir de ce mois de juillet, c’est de le donner à la diffusion en Chine deux heures après sa diffusion au Japon. C’est une méthode que nous avons mise en place lors des contrats avec l’international. Si cela n’était pas fait, c’est de manière illégale que les épisodes auraient été online quelques heures après sa diffusion. C’est une première solution dans la lutte contre le piratage.

C’est aussi une solution développée en France. Merci messieurs !

Pour en savoir plus sur le métier de producteur, nous vous invitons à lire notre interview d’Atsuhiro IWAKAMI et de Tomonori ICHIKOSHI, réalisée lors de Japan Expo 2013.

Pour creuser la question du piratage en France, notre entrevue avec la plateforme de simulcast ADN devrait vous donner quelques clés de compréhension.

Nous remercions messieurs KIHARA, WATANABE et SUWA pour leurs avis éclairés sur le marché de l’animation, ainsi que le salon Japan Expo pour la mise en place de cette interview. Crédit photo Adam Khalife.