hom

La polémique qui a entouré le cinquième épisode de Dragon Ball Super a soulevé de nombreuses questions, et révélé une certaine méconnaissance de la production de dessins animés japonais.
Nous avons rencontré 
Thomas ROMAIN, français travaillant dans le secteur de l’animation au Japon, et plus particulièrement pour le studio Satelight, afin de nous éclairer sur la situation de cette industrie et de ses travailleurs.

Bonjour Thomas, merci de nous avoir accordé cet entretien.

On a beaucoup parlé de la qualité discutable de certaines scènes de l’épisode 5 de Dragon Ball Super, ce qui nous amène à essayer de comprendre, à travers ton expérience, ce milieu de la production d’animés.
Thomas ROMAIN : Tout à fait, à cette occasion j’en avais profité pour tweeter quelques explications qui permettaient de mieux comprendre le fonctionnement de la production d’un dessin animé au Japon.
Merci de m’offrir cette tribune pour approfondir le sujet.

C’est nous qui te remercions.

Combien coûte, en moyenne, la production d’un épisode animé ?
Thomas ROMAIN : Les coûts varient d’une série a l’autre, mais en moyenne la production d’un épisode de série TV au Japon coûte dans les 100.000 euros. C’est très bon marché. Si l’on ramène ce coût à la minute, cela fait dans les 5.000 euros/minute.

« La production d’un épisode de série TV au Japon coûte dans les 5.000 euros par minute »

Maintenant amusons nous à faire une petit comparatif pour mieux se rendre compte.
Pour une série animée ambitieuse produite en France, on va déjà être bien plus cher, autour des 15.000 euros/minute !
On tournera autour de 25.000 euros/minute en moyenne pour un long métrage d’animation japonais standard.
On peut aller jusqu’à 50.000 euros/minute pour les séries animées américaines très populaires.

Le studio Ghibli lui avait des coûts de production bien plus élevés que le reste de l’industrie animée japonaise, autour des 250.000 euros/minute pour ses long-métrages. Pourquoi ?
En grande partie car c’était le seul studio japonais à avoir tous ses animateurs et employés embauchés en CDI. Et le seul à pouvoir se le permettre en raison du succès commercial de chaque œuvre.

Si l’on regarde les budgets des gros studios américains comme Disney ouDreamWorks, on se rend compte que les budgets peuvent monter jusqu’à des sommes folles, dépassant les 100 millions de dollars !
Ramené a la minute, on se rend compte qu’ils ne sont pas loin de dépenser autour du million d’euros pour produire une minute d’un long-métrage qui va cartonner au niveau mondial.

departement_de_production-660x440

 

Département de production d’un studio d’animation, © Thomas ROMAIN

Quels critères font varier le coût d’une série à une autre ?
Thomas ROMAIN : Principalement c’est le nombre de dessins par épisodes. Il ne faut pas oublier que l’énorme majorité des dessins animés japonais est encore produite de manière traditionnelle, chaque image étant dessinée à la main. Ce processus requiert une grande quantité de main d’œuvre.
Plus l’épisode comprend de dessins, plus le budget sera élevé. Le standard tournant autour de 3.000 à 4.000 dessins par épisodes. Certains épisodes bourrés d’action peuvent facilement dépasser les 10.000 dessins. Plus ça bouge, plus c’est cher.

« Non, les japonais n’utilisent pas la 3D pour faire des économies »

L’utilisation de CGI (séquences réalisées complètement ou en partie grâce a des logiciels 3D) a également un coût.
Contrairement à ce qu’il m’arrive parfois de lire dans les commentaires de fans mal renseignés, non, les japonais n’utilisent pas la 3D pour faire des économies. Au contraire.
L’installation de machines, l’achat de licences, le temps passé à modéliser les personnages ou les véhicules induisent des coûts supplémentaires par rapport à une chaîne de production entièrement 2D. La 3D est utilisée pour réaliser des séquences qui ne pourraient pas être réalisées avec les techniques traditionnelles (mouvements de caméra, décors compliqués, foules, effets spéciaux…) ou venir combler un manque de compétence (la plupart des animations de robots et véhicules sont désormais réalisées en 3D car les animateurs spécialisés dans ce domaine se font de plus en plus rares).

Un autre critère qui joue sur le budget d’une série est la renommée des membres principaux du staff et du casting, ainsi que leur nombre. Embaucher des doubleurs ou des illustrateurs connus ayant une base de fans bien installée coûte plus cher.  Et lorsque l’on cherche à améliorer la qualité globale d’une série, on peut demander aucharacter designer de superviser lui-même l’ensemble de la série, ou dans d’autres cas, on embauche des spécialistes d’animation de combats ou de robots pour superviser des scènes spécifiques en plus du traditionnel directeur de l’animation.

On peut logiquement dire qu’un budget plus élevé permet la plupart du temps d’améliorer la qualité technique globale d’une œuvre. Mais il arrive parfois que l’aura d’un réalisateur ou la motivation générée par un projet stimulant, pousse les équipes à se dépasser, permettant d’atteindre une qualité surprenante, indépendamment du budget de production.
L’argent ne fait donc pas tout dans cette industrie ou la majeure partie des travailleurs sont avant tout des passionnés.

« La vente de produits dérivés est la source de revenus la plus importante de l’animation japonaise »

Quelles sont les sources de revenu de l’animation japonaise ?
Thomas ROMAIN : La vente de produits dérivés est la source de revenus la plus importante, loin devant la vente et location en vidéo. La vente de musique est également une source importante, tout comme les ventes réalisées à l’étranger, les revenus publicitaires lors des passages télé, ainsi que l’adaptation en pachinko.

Très récemment, une nouvelle manière de rentabiliser la production de dessins animés est apparue : l’organisation de spectacles vivants reprenant les personnages et l’univers de certaines séries a succès. Mais il ne s’agit encore que d’une source de revenu très marginale, peut-être même simplement un effet de mode. Autre point à remarquer, même si le chiffre est en constante progression, les gains effectues grâce à la diffusion sur internet au Japon sont encore très faibles.

ais_chiffre_daffaire

 

Chiffre d’affaire du marché de l’animation entre 2002 et 2013, © The Association of Japanese Animations

Est-ce toujours rentable de produire des dessins animés au Japon ?
Thomas ROMAIN : Oui et non.
Non dans le sens ou la majorité des séries d’animation produites ne génèrent pas assez de bénéfices pour être rentables. Sur la grande partie des œuvres sur lesquelles ils misent, les investisseurs perdent de l’argent.

Mais produire des D.A. au Japon reste rentable à grande échelle.
Sur l’ensemble de la production nationale, le bénéfice global s’élève a environ 10%. Pourquoi ?
Parce que certaines productions phénomènes (
L’Attaque des Titans ou Evangelion, par exemple) génèrent tellement d’argent qu’elles permettent de compenser l’ensemble des pertes subies sur les autres titres.

Autrement dit, si une société décidait de n’investir que sur un ou deux titres seulement, par an, le risque encouru serait gigantesque. Les seuls acteurs capables d’investir avec un risque calculé sont des grosses sociétés pouvant participer au financement de dizaines de titres parmi lesquelles se trouvera forcément un ou plusieurs hits.

« Produire des dessins animés au Japon reste rentable à grande échelle »

Les studios d’animation étant des structures modestes possédant peu ou pas de trésorerie, ils ne sont pas en mesure de prendre beaucoup de risques en misant leurs fonds propres sur leurs créations. L’avantage c’est qu’ils ne sont pas affectés par les échecs commerciaux. L’inconvénient, c’est qu’ils ne toucheront pas beaucoup de bénéfices en cas de succès.

Les investisseurs ne sont pas les studios d’animation, mais des sociétés plus puissantes comme des maisons de disques, des distributeurs vidéo, des chaines de télévision, des éditeurs de manga ou des grands groupes publicitaires. Ce sont eux qui engrangent la majeure partie des bénéfices, pas les studios de production qui sont toujours en position d’infériorité face à ces gros clients.

Dernière chose à noter, il n’existe au Japon aucun fond public pour aider les producteurs d’animation.
En France nous avons la chance d’avoir le 
CNC, qui aide le développement des projets et participe au financement des séries et des films à une hauteur non négligeable, ainsi qu’un certain nombre d’aides régionales.
Au Japon, rien de tout ça, on ne peut compter que sur l’argent privé. Inutile de préciser que cela a, bien entendu, une influence sur le contenu.

Pourquoi a-t-on de plus en plus de séries courtes ?
Thomas ROMAIN : Je pense tout simplement que cela découle du problème de rentabilité que je viens d’exposer. Il est risqué de se lancer dans une production de 26 épisodes, donc on préfère produire plus de séries courtes de 13 épisodes.
En cas d’échec commercial, les pertes sont moins importantes, et en cas de succès, on peut toujours relancer la production de 13 nouveaux épisodes.
C’est ce cas de figure que nous connaissons sur une série que nous produisons en ce moment à 
Satelight Symphogear. Le succès de la première saison a permis de lancer la seconde saison, dont les bons résultats ont à leur tour rendu possible une troisième.

Une autre raison, lorsqu’il s’agit d’une adaptation de manga par exemple, peut être que l’œuvre de base n’est pas suffisamment étoffée pour l’adapter en 26 épisodes. Ce fut le cas lorsque j’ai travaillé sur la série La Croisée dans un Labyrinthe Étranger (Ikoku Meiro no Croisée). On préfère alors un format plus court.

ais_nombre_series_tv

 

Nombre de séries TV d’animation produites entre 1963 et 2013 (gris : les suites, vert : les nouvelles séries), © The Association of Japanese Animations

Comment fonctionne une production standard ?
Thomas ROMAIN : Le sujet est vaste, il mériterait a lui seul un livre entier. Mais je vais tenter de décrire très simplement les étapes principales.

Il y a deux points de départ possibles. S’il s’agit d’une création originale, des auteurs travaillent à l’élaboration d’un projet, la plupart du temps à l’intérieur même d’un studio, parfois en tant que créateurs indépendants. Le studio d’animation est souvent à l’initiative et va chercher lui-même à convaincre des investisseurs.

Si il s’agit d’un dessin animé adapté d’une œuvre existante, le projet est souvent lancé par les ayant-droits, éditeurs de manga, de jeux vidéo, ou producteurs divers. Un studio d’animation est choisi, dans un second temps, pour s’occuper de la fabrication.

« Le poste le plus important est celui du réalisateur. C’est le premier à être choisi »

Le poste le plus important est celui du réalisateur. C’est le premier à être choisi.
Autour de lui est construite une équipe de membres clef composée d’un scénariste principal, un 
designer de personnages (le character designer – ndlr), un designer de décors, parfois un mecha designer, un chef compositing (on parle parfois de directeur de la photographie), un chef coloriste, un monteur, un compositeur, un directeur son etc…

Pendant la phase de pré-production, le réalisateur supervise l’écriture de la trame générale de la série. En même temps il fait travailler les designers à l’élaboration des personnages et de l’univers. L’écriture des épisodes est répartie entre plusieurs scénaristes.

Une fois le script validé, on réalise le storyboard. C’est souvent le réalisateur qui s’en occupe, lui-même, sur le premier épisode d’une série. Lorsque la production est lancée, d’autres storyboarders travaillent simultanément sur les épisodes suivants tout en tentant de respecter la ligne directrice. Le réalisateur vérifie, de près, leur travail et redessine des séquences entières de storyboard en cas de besoin.

Une fois le storyboard validé, il est fourni à un metteur en scène (on parle aussi de réalisateur d’épisode), qui s’occupe de superviser jusque dans le moindre détail, toutes les étapes de la fabrication de l’épisode dont il a la charge.

Il sera aidé par un directeur de l’animation dont le travail est de garantir la qualité des dessins et du mouvement.

A eux deux, ils supervisent une équipe d’en moyenne 12 à 15 animateurs, chacun d’entre eux dessinant a la main entre une dizaine et une trentaine de plans en fonction de leur disponibilité et de leur efficacité. Ce que ces animateurs dessinent, ce sont les“genga”, ou poses-clefs. Ce sont les dessins principaux d’un mouvement.

Une fois le travail de genga terminé, on passe à l’étape “douga”, qui consiste à dessiner les intervalles.
Les intervalles sont des dessins intermédiaires qui s’intercalent entre les poses-clefs pour donner l’illusion du mouvement. Pour décrire un mouvement, les japonais se contentent en général de 8 dessins par seconde, mais en fonction du type de mouvement et de la qualité de fluidité requise, ils peuvent, sur certains passages, dessiner plus d’images.
Cette étape de
 “douga” est souvent confiée à des animateurs débutants. Elle est aussi fréquemment en grande partie sous-traitée dans d’autres studios ou à l’étranger.

S’en suit la mise en couleur des dessins.
On utilise désormais l’ordinateur qui permet de travailler plus vite, mais cela reste une étape manuelle. Il faut sélectionner les couleurs déterminées par le chef coloriste et remplir chaque zone de chaque dessin avec la couleur appropriée.
Sur certains dessins très complexes, les erreurs sont fréquentes, surtout quand il y a des niveaux d’ombre et de lumière très détaillés. Une personne est chargée de vérifier chaque animation colorisée.

En parallèle au travail des douga et de la colorisation, une équipe se charge de réaliser les décors. Il est rare que le studio d’animation possède une équipe de décorateurs en interne, il fait donc souvent appel à des sociétés spécialisées dans ce domaine.

Lorsque la série comporte des scènes 3D, les animateurs 3D travaillent en parallèle au animateurs 2D. Avec parfois des allers-retours entre les départements de production lorsque les plans mélangent différentes techniques.

« La logistique est complexe et les temps de productions souvent très courts »

La logistique est complexe et les temps de productions souvent très courts.
Un assistant de production unique, le 
“seisaku shinkou”, est assigné à chaque épisode. Il est chargé de faire un suivi minutieux de la production de chaque plan, notamment en contactant très fréquemment chaque membre du staff pour vérifier la bonne avancée du travail.

Une fois les dessins d’animation et les animations 3D (quand il y en a) prêts, ainsi que les décors achevés, on envoie tous ces éléments séparés a l’équipe de compositingpour qu’elle les assemble et finalise ainsi chaque plan, en y ajoutant au passage différents effets, comme des flous, des vibrations de camera, des rayons de lumière, des filtres de couleur etc…

Les plans sortant de cette étape de compositing, environ 280 en moyenne pour un épisode de 22 minutes, sont ensuite envoyés en salle de montage. Il faut savoir que souvent le montage est effectué en amont avec des versions non finalisées des plans, car il ne reste en bout de chaîne que peu de temps avant la diffusion. On se contente donc de replacer les versions de travail par les plans finalises.

Il ne faut pas oublier les effets sonores et les voix, qui sont eux aussi réalisés assez tôt, avant que les images ne soient finalisées, pour gagner du temps. Le doublage des épisodes au Japon est assez fascinant.
Les doubleurs sont très professionnels et très efficaces. Contrairement à d’autres pays où l’on enregistre les acteurs les uns après les autres, au Japon tout le monde est présent en même temps dans la salle d’enregistrement et on enregistre en temps réel. Il arrive de faire refaire des séquences, mais les voix sont souvent validées du premier coup.

On assemble voix, bruitages et musique au cours du mixage final, orchestré par le directeur sonore et le réalisateur.

Dernière étape, la conformation vidéo.
On habille l’épisode pour le passage à la télé, en y incorporant les génériques de début et de fin, comprenant les noms de tous les membres du 
staff. On s’assure une dernière fois qu’il n’y a pas de problème avant de livrer l’épisode aux diffuseurs.

Pour une série de 13 ou 26 épisodes, la pré-production commence en général entre 9 et 12 mois avant la diffusion. La production elle-même continue pendant la période de diffusion et les équipes ne relâcheront la pression que jusqu’au jour même de la diffusion du dernier épisode.
Un épisode est en moyenne produit en deux mois, mais il arrive que les premiers épisodes d’une série soient fabriqués à un rythme très lent sur une période qui peut dépasser 6 mois. A contrario, lorsque le temps manque, un épisode peut être bouclé en moins de 4 semaines.  On a en général un temps de production de chaque épisode qui décroit au fur et à mesure que l’on avance dans le temps.

ais_nombre_films_animation

 

Nombre de films d’animations et de minutes produits entre 2000 et 2013, © The Association of Japanese Animations

Quelles sont les principales différences avec une production longue comme DB Super ? (100 épisodes annoncés – ndlr)
Thomas ROMAIN : Il arrive en effet que soient produites des séries à un rythme de diffusion hebdomadaire ininterrompu sur plusieurs années. Ce sont des adaptations de manga phénomènes comme NarutoOne Piece ou Dragon Ball.
A ce rythme de diffusion infernal, l’important pour les équipes est de trouver un rythme de croisière pour tenir sur la longueur. Il n’est pas possible de prendre beaucoup de temps pour préparer l’épisode en amont, et on ne peut pas non plus demander, comme sur la plupart des séries, des efforts très intensifs aux membres de l’équipe principale en sachant qu’ils ne pourront se reposer qu’en fin de production.

« On cherche donc l’efficacité avant tout, plutôt que la virtuosité »

On cherche donc l’efficacité avant tout, plutôt que la virtuosité. D’autant plus qu’il s’agit, la plupart du temps, de séries auxquelles le public de fans est déjà acquis, et jeune. Il est inutile de chercher à séduire le public de fans hardcore par des animations éblouissantes.
A noter, également, qu’il est possible de produire ce type de séries car les scénaristes et le réalisateur peuvent se baser sur une trame scénaristique qui a déjà été tracée dans le manga, et validée par son succès commercial. Développer de zéro une œuvre originale d’animation comprenant autant d’épisodes, et la produire à un tel rythme serait impossible.

Que t’inspire cette “affaire” DB Super ?
Thomas ROMAIN : Je pense que l’épisode incriminé était, en effet, d’une qualité discutable et j’ai plutôt été content de voir les fans protester.

Un tel événement peut servir a montrer aux producteurs que le public n’est pas dupe et qu’il ne suffit pas d’accoler le label “Dragon Ball” sur une série produite a bas coût, ou dans de mauvaises conditions, pour le satisfaire. Le public a ici un important rôle à jouer. Il faut encourager la qualité en allant voir les films et en achetant les produits relatifs aux œuvres haut de gamme. Et en même temps ne pas hésiter à critiquer celles qui sont médiocres. C’est ainsi que l’on pourra tirer toute l’industrie vers le haut. Par la qualité, il est possible d’espérer attirer un nouveau public, et créer un environnement propice au développement de l’animation.

Le buzz autour de DB Super est aussi l’occasion de révéler l’envers du décor, expliquer comment sont produits ces dessins animés et comment on peut en arriver à de tels problèmes. Je ne pense pas que cela soit un phénomène particulièrement récent d’ailleurs. Les difficultés que rencontrent les studios d’animation japonais ont tendance à s’aggraver, mais ce milieu a historiquement toujours été confronté a des problèmes de budgets très serrés, des délais de productions très courts et conditions de travail alarmantes.

A mon arrivée au Japon en 2003, j’ai été frappé par de nombreux aspects de la production d’animation, tellement différente de celle en cours en France. Le statut précaire des animateurs, le dévouement total des équipes, la capacité d’entraide et le peu de rivalité entre les sociétés, les résultats incroyables obtenus avec parfois des temps de production et des budgets dérisoires etc…
Il s’agit d’un milieu très exigeant et rude, mais absolument fascinant.

 bureau_d_animateur  bureau_de_realisateur
A gauche : bureau d’un animateur, à droite : bureau d’un réalisateur dans un studio d’animation

Quelles sont les conditions de travail des travailleurs de l’animation japonaise ?
Comment vivent ces “petites mains” de l’animation ? Les animateurs, les intervallistes ?
Thomas ROMAIN : Les conditions ne sont pas bonnes, étant donné le niveau de développement et le niveau de vie au Japon.
Bien sûr, il faut savoir garder mesure, les animateurs japonais sont moins à plaindre que des mineurs de charbon ou des travailleurs a la chaîne dans des usines déshumanisantes. Ils exercent un métier qu’ils ont choisi par passion et qui leur offre beaucoup de satisfaction.
Mais malgré tout, ramené au taux horaire, la plupart gagnent moins que ce qu’ils toucheraient en faisant n’importe quel 
baito (petit job).

Il existe deux voies pour commencer à travailler dans ce milieu.

La première, pour les animateurs en devenir, est de commencer “douga”, c’est à dire intervalliste.
Cela consiste à dessiner des dessins intermédiaires pour créer l’illusion du mouvement. C’est un travail assez technique et peu créatif, la plupart du temps très laborieux. Les
douga sont payés au dessin, environ 1,50 euros. Pour pouvoir manger et se loger, il faut pouvoir en dessiner au moins 15 à 20 par jour, ce qui est très difficile pour les débutants.
Il n’est pas rare que les 
douga ne gagnent que 300 à 500 euros par mois pendant les premières années. Et pour cela, ils doivent souvent travailler plus de 12 heures par jour et aussi le week-end. Lorsque les studios embauchent, il est fréquemment demandé aux jeunes recrues si elles ont suffisamment d’économies pour tenir ou si elles ont le support de leur famille pour se loger par exemple.

L’autre voie est de devenir assistant de production, c’est ainsi que de nombreux réalisateurs renommés on débuté.
Un assistant de production, le 
seisaku shinkou, est en charge de la production d’un épisode, du suivi minutieux de chaque plan du dessin animé. Il est en contact permanent avec tous les membres du staff et les visite régulièrement pour récupérer leur travail, vérifier leur rendement, faire respecter les délais etc…
La production étant en grande partie externalisée auprès de 
freelances et petites sociétés, et la production pas encore numérisée, il doit physiquement se déplacer à longueur de journée pour récupérer les dessins et les apporter d’une personne a l’autre. Beaucoup d’animateurs travaillant la nuit, l’assistant de production doit être disponible en permanence, il dort peu, rentre rarement chez lui pendant la période de production de l’épisode, qui dure environ 2 mois. Il est payé environ 1.200 euros par mois.

Face à la rudesse de ces conditions de travail, une grande partie des jeunes travailleurs abandonnent au bout de quelques mois. Seuls les plus motivés, les plus travailleurs, ou les plus efficaces poursuivent. Les conditions s’améliorent avec les compétences et l’expérience, mais restent dures.

« Un animateur travaillant en freelance est payé dans les 35 euros par plan animé »

Un animateur travaillant en freelance est payé dans les 35 euros par plan animé. Il ne peut guère espérer gagner plus que 1.500 à 2.000 euros par mois, et encore, seulement en travaillant énormément. Les directeurs d’animation ou les character designerspourront gagner un peu plus, mais il s’agit là d’une petite partie de la masse des travailleurs, la plus talentueuse.

Les horaires sont pour la plupart du temps très libres, les studios sont ouverts 24 h sur 24, 7 jours sur 7.
La seule contrainte étant que le travail demandé soit rendu dans les temps. Il arrive souvent que les travailleurs de l’animation (animateurs, décorateurs, artistes de
compositing, etc…) aient des périodes de travail très intensives pour boucler un épisode. Les heures de travail y sont alors très longues, il arrive que certains restent plusieurs jours au studio sans rentrer chez eux.

Le statut de freelance n’offrant pas non plus d’avantages comme les congés payés, l’assurance maladie ou la cotisation retraite, on peut vraiment dire que les conditions de travail sont vraiment précaires. Les bas revenus et les horaires très longs ne favorisent pas la création d’une famille si bien que beaucoup de travailleurs restent célibataires.
Mais cela est un problème qui, au Japon, dépasse largement le cadre du milieu de l’animation.

Bref, si pour certains toutes ces difficultés à travailler dans cette industrie sont rédhibitoires, d’autres y trouvent tout de même leur compte. Pour des passionnés, travailler auprès de réalisateurs ou créateurs renommés est extrêmement excitant et valorisant. La liberté de choisir ses projets et ses horaires, être respecté en tant qu’artiste sans avoir de compte à rendre a un supérieur est aussi une chance rare au sein de la société japonaise basée sur le respect des codes et de la hiérarchie.

Autre spécificité intéressante de l’industrie, sa concentration géographique.
Le secteur compte un peu plus de 400 sociétés, parmi lesquelles plus de 350 sont situés à Tokyo. Et près de la moitié de celles-ci sont localisées dans les deux seuls arrondissements voisins de Suginami et Nerima.
Historiquement c’est là que se sont installés les premiers studios au cours des années 60. La production étant encore essentiellement physique, les dessins étant faits sur papier, de nombreux animateurs japonais habitent dans cette zone.

La majorité des studios font ils appel aux studios étrangers (Corée, Thaïlande, Philippines) ?
Thomas ROMAIN : Oui, absolument.
Beaucoup de studios délocalisent une partie de la production. Mais la plupart du temps il s’agit de taches très techniques comme les dessins d’intervalles, de mise en couleur des personnages et des décors qui sont effectuées à partir de références préparées soigneusement au Japon.
De plus, le choix de sous-traiter à l’étranger n’est pas tant fait dans le but de réaliser des économies, mais plutôt pour réussir à livrer dans les temps. Le nombre de séries produites annuellement a plus que doublé depuis les années 2000 et les nouvelles vocations se faisant rares, une pénurie de main d’œuvre se fait fortement sentir dans le secteur.

Pour fabriquer les dessins animés dans les temps imposés par leurs clients, les studios sont à la fois forcés d’abaisser leur niveau d’exigence en travaillant avec des artistes moins expérimentés, et de se tourner vers la main d’œuvre étrangère. Mais la proportion réalisée à l’étranger varie d’un studio à l’autre, d’une production à l’autre, voire même d’un épisode à l’autre. Il arrive que sur certains épisodes la production connaisse des problèmes de management si important qu’il ne reste pas d’autre solution que de tout sous-traiter pour réussir à diffuser l’épisode dans les temps.

Y a-t-il des productions entièrement faites sur le sol japonais ?
Thomas ROMAIN : La plupart des productions restent essentiellement faites sur le sol japonais. Ce qui est absolument incroyable vu la conjoncture actuelle.
Les deux autres grands pays d’animation, la France et les USA, ont depuis longtemps quasiment totalement externalisé la production d’animation des programmes TV dans des pays ou la main d’œuvre est bon marche, sacrifiant ainsi la qualité pour le profit.

ais_positionnement_geographique_des_studios

 

Répartition des studios dans la région de l’ouest de Tokyo et sur le territoire japonais, © The Association of Japanese Animations

Penses-tu que le secteur de l’animation japonaise soit en crise ?
Thomas ROMAIN : Non je ne pense pas que l’on puisse parler de crise.
Le chiffre d’affaire du secteur a atteint un record de 12 milliards de dollars en 2013 (derniers chiffres publiés), le nombre d’œuvres produites a également atteint un pic.
Cependant elle a devant elle de nombreux défis à relever. Le marché intérieur est limité et ne favorise pas la prise de risque. La faible natalité et la décroissance de la population ne présage rien de bon pour ce secteur qui vise principalement les enfants et les jeunes adultes. Pour continuer à se développer, l’animation japonaise a besoin de se tourner de plus en plus vers le marché international, et pour cela, créer des contenus appropriés.

Merci beaucoup pour ces réponses, et bonne continuation !

Sources et images : Anime Industry Data